La Vielle à Roue

Voir la vidéo de l’épisode :

 

05.jpgLa vielle à roue possède une histoire assez tumultueuse. Tantôt appréciée de tout le monde et si vite oubliée quelques années plus tard, elle a failli disparaître à de nombreuses reprises.

De plus, elle a la particularité d’avoir été pratiquée par deux classes sociales complètement opposées : Elle fût jouée à la fois par les gueux et par la noblesse.
C’est l’un des seuls instruments à avoir connu un tel contraste dans son utilisation.

La vielle à roue est un instrument à cordes frottées, comme le violon, l’alto, le violoncelle, etc. Mais sa philosophie réside essentiellement dans l’obtention d’un son continu. Ainsi, la vielle est au violon ce que la cornemuse serait au hautbois.

Notre vielle à roue est une amélioration de deux anciens modèles possédant des noms différents que l’on a fait évoluer selon les besoins et les demandes de leurs époques. Elle possède donc plusieurs formes différentes. C’est pour cette raison qu’il me sera impossible de parler de cet instrument sans présenter ses ancêtres.

La lutherie de l’instrument :

Comme dit précédemment, la vielle à roue possède la particularité de produire un son continu.

07.JPGPour obtenir cela, l’archet cède la place à une roue en bois polie, enduite de colophane, elle-même actionnée par une manivelle.08.JPG10.JPGPour pallier à l’absence des crins, que l’on retrouve sur l’archet, les cordes sont entourées de cotons à longues fibres.

Petite parenthèse : la colophane, utilisée par les instruments à cordes frottées, est un petit bloc de sève dure permettant ainsi l’accroche des cordes. Sans colophanes, vous aurez beau frotter votre archet ou faire tourner votre roue vous n’obtiendrez qu’un son médiocre, voire aucun son.

 Si, sur le violon, ce sont les doigts qui viennent s’appuyer sur le manche de l’instrument, sur la vielle, cet effet est obtenu mécaniquement par des petits ergots de bois, les « sautereaux », montés sur des touches qui coulissent dans le boîtier du clavier. Chaque touches comportent deux sautereaux, car la vielle possède deux cordes mélodiques, les « chanterelles ».

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14.JPGComme la cornemuse, la vielle possède des bourdons.
Ces cordes-bourdons sont généralement au nombre de quatre : deux basses, la mouche qui est un bourdon ténor et la trompette.

 

16.JPGLa corde trompette possède la particularité de pouvoir actionner un petit chevalet mobile, dit le « chien », qui est un chevalet qui se met en vibration à chaque coup d’accélération de la manivelle (nommé également « le coup de poignet »).
Tout en vibrant, son extrémité tape sur une plaque d’os ou d’ivoire incrustée dans la table, produisant ainsi un grésillement qui sert à souligner, soit l’articulation de la mélodie pour la musique baroque, soit la rythmique pour la musique traditionnelle.

Enfin, il existe des cordes qui vibrent par transmission de vibrations de la caisse en sympathie, d’où leur nom : les « cordes sympathiques ».
Elles prolongent le son des chanterelles par un écho cristallin.17.JPG

Ses origines :

Concernant son histoire, tout commence par l’Organistrum.

18.jpgIl est basé sur le même principe que notre vielle mais il possède une taille relativement importante nécessitant ainsi deux musiciens : l’un actionnant la manivelle et l’autre manipulant le clavier.

Cet instrument apparaît autour de l’an 1000 dans l’iconographie – vitraux et enluminures – et dans la sculpture romane, en Europe principalement, dont les frontons de cathédrales espagnoles comme celle de Saint-Jacques de Compostelle

L’instrument semble avoir été utilisé essentiellement dans les églises, et il sera détrôné par l’arrivée de l’orgue. 22.jpg

27b.jpgVers les XIIIème et XIVème siècles apparût alors la vielle médiévale dans l’iconographie et la sculpture.
Plus « conventionnelle », elle se pratique à un seul musicien.

Dans les textes, la vielle est à cette époque parfois qualifiée de « cifonies » ou « chifonie », termes dérivant de symphonie.

Beaucoup de représentations ont trait aux domaines religieux comme les anges musiciens. Des gravures évoquent une utilisation par les ménestrels et les troubadours.

C’est à la Renaissance que les choses se précisent :

28.jpgLa forme de la caisse de vielle semble se stabiliser dans une configuration dite « trilobée », autrement dit, elle se termine côté manivelle par trois lobes en demi-lunes.
Ses bords sont soit presque droits –  de forme rectangulaire –, soit inclinés – de forme trapézoïdale.

 

 

31.jpgA la toute fin du XVIIe siècle, la forme de la caisse évolue de plus en plus vers une forme trapézoïdale et les lobes diminuent jusqu’à s’effacer complètement pour laisser la place à un arrondi unique sur la face côté manivelle.

 

 

 

 

33.jpgLà encore, on ne peut se fier qu’à l’iconographique – notamment dans la peinture flamande et certaines gravures françaises – pour constater que l’instrument est plus spécialement utilisé par les couches sociales du bas de l’échelle : ménétriers professionnels de petit statut  jouant dans des fêtes villageoises, mendiants statiques utilisant la vielle pour attirer les gens, ou mendiants itinérants.36.jpg

On sait grâce à l’ouvrage d’Antoine Terrasson (1705 – 1782) « Dissertation historique sur la vielle » comment cette dernière a réussi à conquérir les faveurs de la haute société.

37.gifD’abord le compositeur Jean-Baptiste Lully (1632-1687) emploie l’instrument de façon anecdotique dans certains de ses ballets à la fin du XVIIe siècle.

Ensuite, au début du XVIIIe, les peintres Jean-Antoine Watteau (1684-1721) et Nicolas Lancret (1690-1743) représentent l’instrument dans leurs tableaux de fêtes galantes dans les mains de personnages vêtus à la façon de comédiens italiens.40.jpg

Enfin Jeannot et La Roze, deux musiciens qui jouent de l’instrument avec talent, se font remarquer dans les salons de la haute société parisienne, montrant que l’on peut exécuter des pièces complexes de musique savante sur la vielle.
C’est le début d’une ascension fulgurante qui va marquer une grande partie du XVIIIe siècle.

41.JPGFlairant ce phénomène de mode, le luthier versaillais Henri Bâton a l’idée de concevoir une vielle sur un corps de guitare en 1716.  Le son flatteur et doux de l’instrument séduit : nous sommes bien loin du « crin-crin » des vielles des mendiants…

 

Poursuivant ses expériences, Bâton,  dans les années 1720, a l’idée d’employer cette fois une caisse de luth.42.JPG431.jpg
Les deux formes standardisées des vielles, plates et rondes, sont ainsi définies. Dès lors, des luthiers très renommés pour leurs instruments à cordes vont se lancer dans la fabrication de vielles à roue.

Et naturellement, les compositeurs suivent : on publie à tour de bras de la musique de chambre pour le public de musiciens amateurs au sein de la noblesse et de la haute bourgeoisie. Plus de 180 livrets de partitions pour vielles et musettes sont édités et proposés à la vente entre les années 1730 et 1760, se positionnant en termes de nombre d’ouvrages au troisième rang, après le violon et la flûte traversière.

44Le compositeur Nicolas Chédeville (1705-1782) propose même une transcription des Quatre saisons de Vivaldi pour musette et vielle. On publie également des méthodes pour apprendre la vielle qui sont de précieux témoignages sur le jeu de l’époque.

 

 

 

46.jpgLes dames de la haute société jettent leur dévolu sur l’instrument, apparemment dès lors que l’on sait que Marie Leszczynsca (1703-1768) – Reine de France et de Navarre –  s’y adonne elle aussi… même si le Duc de Lyunes révèle dans ses mémoires qu’elle jouait avec peu de talent…

 

 

 

 

49.jpgDe très nombreux portraits datés du XVIIIe représentant des femmes jouant de la vielle témoignent de cet engouement.50.jpg

 

 

 

 

 

Avec la fin de la mode musicale baroque dans les années 1760, le clavecin cède du terrain devant l’arrivée du piano forte et la viole devant le violoncelle… Et c’est presque tout l’instrumentarium qui évolue vers des sons plus puissants au détriment des timbres riches et chaleureux du Baroque.

La vielle va suivre l’évolution du clavecin, connaissant un déclin continu et l’instrument retourne petit à petit dans les basses couches.

Quand débute la période révolutionnaire en 1789, la haute société s’est déjà largement détournée de la vielle et de nombreux autres instruments. Néanmoins, ils sont encore présents dans les châteaux et hôtels particuliers mais seront, soit détruits lors des pillages, soit confisqués et revendus à petit prix.

Au XIXème siècle, alors que l’on sort tout juste des troubles de la révolution et que l’on peine à retrouver la stabilité, le peuple est marqué par une forte nostalgie du XVIIIème siècle.

La nouvelle bourgeoisie rurale rêve de s’approprier les attributs autrefois inaccessibles de la noblesse et elle se met à fantasmer sur l’univers de la vielle.

Cela va déboucher sur une nouvelle production de vielles destinées à la pratique amateur ou semi-professionnelle en milieu rural.

Ces instruments du XIXe reproduisent la forme générale de ceux du XVIIIe, mais avec des dimensions augmentées pour plus de volume sonore afin de répondre aux demandes de l’époque.

Avec les progrès importants amenés par le XXe siècle, la société rurale se transforme et les traditions de vielles ne vont subsister que dans les régions peu industrialisées. Pour renforcer le maintien des traditions dans les régions, on voit apparaître des groupes folkloriques qui se veulent le conservatoire des musiques et danses traditionnelles. Ces groupent utilisent très largement la vielle à roue.

Selon les régions, le déclin sera plus ou moins rapide mais dans les années 1960, la pratique de ces patrimoines musicaux est totalement ringardisée. Jouer de la vielle à cette époque, c’est se ridiculiser et passer pour un doux original passéiste… La lutherie de vielle est quasiment éteinte, seuls subsistent quelques très rares artisans.

Sa pratique dans la musique actuelle :

Et vint alors la naissance du mouvement folk à la fin des années 1960 avec une véritable explosion dans les années 1970. On redécouvre les vielles à roue.

52.jpgAprès avoir surtout copié les vielles rondes et plates du XIXe siècle, les nouveaux luthiers innovent à leur tour et proposent des formes plus ou moins inédites. Ils s’adaptent aussi aux contraintes de la sonorisation, posant des micros-contact dans les caisses, proposant même des modèles entièrement électroacoustiques

 

La première vielle à roue électrique, créée en 1980 par Jean-Luc Bleton, est visible au Musée des Musiques Populaires de Montluçon.

Dans le domaine de la musique ancienne, on redécouvre aussi la vielle baroque, tandis que la vogue des fêtes médiévales conduit, cette fois à une plus grande échelle, à une musique réinventée, à mi-chemin entre les musiques Renaissance et folk.

54.jpgLa vielle se fait également populariser de nos jours dans des groupes folkloriques allant même jusqu’au rock avec Led Zeppelin ou au metal avec le groupe Eluveitie.55.jpg

Finalement, on n’aura probablement jamais construit autant de vielles à roue qu’aux XXe et XXIe siècles. Certainement plus que dans toute la période précédente, où les instruments étaient rares et très chers.

Conclusion et remerciements :

Pour terminer sur une citation de Pierre Imbert :

« La vielle à roue a toujours été un instrument contemporain des époques qu’elle a traversée et, n’en déplaise à certains empêcheurs de tourner en rond, cet instrument polyvalent reste ouvert à toute nouvelle approche musicale, technique ou organologique. »

Je remercie chaleureusement deux représentants de l’ensemble baroque « Résonnez musettes » : Christine Donnard, vielliste, qui m’a autorisé à prendre des photos de ses instruments et Dominique Paris, dirigeant de l’ensemble qui m’a aidé à l’écriture de cet article.56.jpg

Sources :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Vielle_%C3%A0_roue
http://theses.univ-lyon2.fr/documents/lyon2/2006/fustier_p#p=0&a=title
http://xaime.pagesperso-orange.fr/vielle/histoire/vielhisto.html
http://orchestre.oreve.free.fr/histoire.htm
http://lesforestins.free.fr/vielle0.html
http://www.veilleelimousine.com/musique/vielle.html
http://jcmonzani.com/vielle.php
http://www.fawzy-music.com/__psa/Pdf/La_vielle_a_roue.pdf
http://www.hurdygurdy.com/images/chien.pdf
http://www.coursdevielle.com/en_savoir_plus/vielle_a_roue
http://www.corinne-duchene.com/qui_je_suis/historique_vielle_a_roue
http://paul.fustier.pagesperso-orange.fr/depart_general/Vielle/vielle_medievale/chifonie.htm

 

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